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Maurice Laville (1930-2026) Le graphiste qui n'avait jamais cessé de regarder

  • il y a 2 jours
  • 3 min de lecture

Maurice Laville était graphiste, directeur artistique et pédagogue. Toute sa vie, il a transmis une certaine idée du regard, de la typographie et de l'exigence graphique à plusieurs générations d'étudiants.

 

Depuis des années, Maurice Laville, dit Pépé, faisait partie de mon paysage même si nous ne nous étions jamais rencontrés.

J'entendais souvent Juliana, parler de son grand-père avec une immense tendresse. Lui, de son côté, entendait parler de moi. Nous étions lié par une même passion pour l’image et nous savions que nous finirions par nous rencontrer.

Cette rencontre a enfin eu lieu, cette année, Maurice avait 96 ans.

Pour l'occasion, il avait organisé un dîner chez lui, à Marseille. Comme il faisait les choses avec soin, il avait lui-même choisi et commandé un délicieux repas chez son traiteur. Dans son accueil, tout était simplement attention.

J'avais devant moi un homme dont le regard était resté incroyablement jeune et très vite, son âge a disparu.

Il ne parlait pas comme quelqu'un qui regarde sa vie derrière lui, il parlait comme quelqu'un qui continue à regarder devant.

À 93 ans, il était venu s'installer à Marseille afin d'être plus près de sa famille et iI avait même traversé l'Atlantique pour aller rendre visite à Juliana et Toussaint à New York.

Chez lui, la curiosité semblait plus forte que le temps. On sentait combien sa famille était le cœur de sa vie, ses deux filles, ses petits-enfants et ses arrière-petits-enfants

 

Après le dîner, il s'est levé avec l’impatience et l'enthousiasme d'un jeune homme qui s'apprête à montrer son trésor. Il est revenu avec ses books.

Et là...

Nous avons commencé à les regarder, un premier, puis un second, puis un troisième. Et nous n'arrivions plus à nous arrêter. Page après page, j'étais émerveillée.

Je découvrais un travail d'une liberté incroyable, d'une intelligence rare, d'une élégance sans démonstration.

Et je me souviens m'être fait cette réflexion : comment est-il possible qu'un travail d'une telle qualité soit si peu connu aujourd'hui ? En rentrant, j'ai cherché son nom sur Internet et n’ai trouvé presque rien, j'en ai été profondément surprise. Comme si une partie de cette histoire du graphisme français était restée discrètement cachée dans les bibliothèques, les écoles, les souvenirs de ses étudiants et de ceux qui avaient eu la chance de croiser son chemin.

 

Pourtant, en tournant les pages de ses books, je découvrais un créateur d'une modernité étonnante. Rien n'avait vieilli. Son travail était d'une justesse, d'une liberté et d'une exigence qui pourraient encore inspirer aujourd'hui de jeunes graphistes. J'avais le sentiment de découvrir un maître dont la discrétion avait éclipsé la notoriété, mais jamais le talent.

Chaque mise en page semblait évidente, chaque caractère avait trouvé sa place, chaque silence comptait autant que les mots.

Je regardais son œuvre, mais je regardais aussi Maurice. Je voyais la même exigence, la même simplicité, la même retenue.

Son immense talent n'était jamais porté comme un titre, il était porté avec une humilité désarmante. Et lorsqu'il parlait de son travail, on avait parfois l'impression d'écouter un jeune homme qui venait d'achever un projet et brûlait d'envie de partager sa découverte.

Il y avait chez lui une joie profonde, pas la joie d'avoir réussi, la simple joie de chercher, de comprendre, la joie de transmettre.

Je crois même que transmettre était sa façon d’aimer

 

Dans les documents qu'il m'a montré  ce soir-là, il y avait celui-ci, un petit dépliant pédagogique pour ses étudiants, il en avait plusieurs et il m’en a offert un, que j’ai gardé précieusement.

Le signe.

Le mot.

La phrase.

La page.

Puis la suite des pages.

Comme si toute création commençait par l'attention portée à la plus petite chose et que le regard précédait toujours le geste.

Lors de cette soirée, une seule fois, une ombre a traversé  son visage, c'était lorsqu'il a parlé de Mireille, sa femme disparue.

Après toute une vie d'amour partagée, il disait simplement :

« La vie n'est plus pareille sans elle. »

Il n'y avait rien à ajouter car cette phrase disait tout, elle disait l'amour, la complicité, la fidélité, le manque, la  profondeur aussi, de l'homme qu'il était.

Je n'ai passé que quelques heures avec Maurice, et pourtant, cette rencontre m'a profondément touchée, Nous parlions le même langage, celui des images.

En repartant, je me réjouissais déjà de le revoir, je pensais que cette rencontre n'était que la première. La vie en a décidé autrement, mais je garde de lui quelque chose de très précieux ; L'image d'un homme qui n'a jamais cessé d'apprendre et qui regardait le monde avec gourmandise, accueillant les autres avec une infinie délicatesse.

Grâce à lui, je n’oublierais jamais que l'élégance n'est pas une question de style, c'est une manière d'être au monde.

Certaines personnes nous laissent des œuvres, d’'autres nous apprennent à regarder.

Maurice nous laisse les deux.

 
 
 

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